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L'édito de Christophe Huss
Sept ans de malheur?

Les majors sont-elles enfermées dans un double étau? Entre les impératifs de rentabilité imposés par les actionnaires et les tensions relatives à la distribution de leurs phonogrammes dans de nombreux pays (la France est dans de beaux draps, mais la conjoncture américaine n'est guère plus enviable) la question "quoi vendre et à quel public" devient de plus en plus cruciale et les réponses que l'on voit se dessiner de plus en plus inquiétantes. Il y a vingt-et-un an c'était l'an un du disque compact, bouée de sauvetage pour une industrie alors essoufflée. Il y a quatorze ans le marché était à ses sommets, et "roulait tout seul", à la crête de sa période d'expansion. Quand on a commencé à comptabiliser les ventes de la bande son du Titanic dans les chiffres du classique pour soutenir artificiellement les parts de marché il y avait déjà de l'eau dans le gaz. C'était il y a sept ans. Nous étions au milieu du gué. Depuis ces années 1996-97 les éditeurs tentent de remplir leurs objectifs à l'aide de produits dits de "crossover". Le crossover n'est pas un mal en soi. Je me suis déjà exprimé largement sur le sujet: ce que je n'apprécie pas dans cette discipline c'est la médiocrité déguisée et prétentieuse. Tant que l'on n'essaie pas de faire prendre au public des vessies pour des lanternes, le crossover est un moindre mal et peut-être un bien, surtout quand l'argent gagné avec Bocelli sert à enregistrer Nelson Freire ou Merlin d'Albeniz.

Mon observation de ces derniers mois est que, sept ans plus tard, nous avons atteint un point de bascule, le point où ce qui reste de l'argent gagné avec le crossover, sert non plus au "noble art", mais à faire d'autres produits de crossover. Et là on rentre dans une sérieuse impasse. Lorsque Hillary Hahn a quitté le label Sony, les têtes pensantes à New York ont décidé de la "remplacer" par Lara St. John. J'ai entendu jouer la Canadienne Lara St. John: c'est une excellente violoniste qui n'est pas forcément un mètre-étalon du bon goût et ne joue certes pas dans la même catégorie d'Hillary Hahn, mais fait preuve d'un joli rayonnement et d'un très grand enthousiasme musical. Mais le premier disque qu'on lui a fait enregistrer, "Re:Bach", est à Bach ce que mon cher "Mozart l'Egyptien" est à Mozart. De la même manière, toujours chez Sony, Joshua Bell s'est récemment commis dans un programme putassier au possible, et j'en passe, car un "Vivaldi's Cello" de Yo-Yo Ma pointe déjà son nez… Au fait, si l'on met à part l'avisé et courageux programme de rééditions piloté par Sony France, quel est le dernier disque classique sérieux édité par Sony? Les Kniasev, Luganski, Aimard et Hope feront-ils long feu chez Warner ? J'en doute, hélas.

Le label Decca (sous une autre présentation, en noir et blanc, et non en rouge et bleu) édite ces temps-ci Hayley Westenra, une jolie pré-pubère, qui chante In Trutina et Amazing Grace et Sissel, une jolie Norvégienne, dont le beau sourire s'adresse aux générations plus avancées, qui habille en chansons "Tristezze" de Chopin et "Mon cœur s'ouvre à ta voix". C'est la mode depuis quelque temps: les paroles niaiseuses sur des airs classiques. Philips ayant quasiment disparu du rayon des nouveautés (implosion prévue, je crois, pour 2005), l'activité de Decca est un baromètre intéressant du marché. Et si l'on examine le domaine du classique "hard core" j'aimerais tant croire que la nouvelle violoniste Decca, Jeanine Jensen (disque à paraître sous peu en France) a été choisie pour son talent et non pour son décolleté. J'aimerai aussi me persuader que chez DG, un label qui reste (avec EMI/Virgin et BMG nouvellement relancé) l'un des derniers bastions des anciennes puissances régnantes du classique, les artistes sont choisis pour leur potentiel artistique et non sur de savants calculs de ce qu'ils peuvent entraîner sur tel ou tel marché. Sur cette dernière interrogation, je donne, pour l'heure ma langue (ou mon Lang Lang?) au chat. Mais le défi est: "comment conjuguer rentabilité et responsabilité artistique?"

La problématique n'est pas bénigne. Car si toutes les pièces du scénario se mettent à s'imbriquer de la manière dont les choses se dessinent, cela voudrait dire que la pertinence artistique ne prime plus. Tous se réjouissent du succès et de la santé des indépendants. Moi le premier. Mais un marché sans majors (ou des majors sans volonté ou légitimité artistique), c'est un corps sans tête. Et alors, là, de quel poids pèseront les indépendants face à la distribution? À peine 1 gramme. L'enjeu est là. Et si la vie était arithmétique, on en aurait pour sept ans…

Christophe Huss

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