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LUCIANO BERIO
Rendering; Stanze

Dietrich Henschel (baryton)

Choeur de l'Armée française; Orchestre de Paris

Christoph Eschenbach

Ondine- ODE 1059-2(CD)
Référence: ce disque-ci

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Ce disque fascinant nous présente la dernière œuvre composée par Luciano Berio (1925-2003), Stanze, couplée avec la partition la plus "populaire" du dernier Berio, Rendering, sa mosaïque sur les fragments d'une symphonie en ré majeur de Schubert.

Le principe de Rendering est simple: Berio ne cherche pas à reconstituer la symphonie en tant que telle. Il a orchestré les fragments avec les effectifs utilisés par Schubert dans l'Inachevée et, dans les "trous", a instillé sa propre musique, immédiatement repérable par l'utilisation d'un instrumentarium beaucoup plus miroitant, avec, notamment, un célesta omniprésent. Il n'y a pas recherche de continuité; les lignes de fracture sont claires.

Face à la version de Riccardo Chailly (Decca), publiée peu ou prou au même moment, Christoph Eschenbach "reschubertise" Rendering. Si on veut schématiser à l'extrême, on dirait que le "mastic sonore" de Berio forme des parenthèses chez Eschenbach, et des crevasses chez Chailly. L'avantage indéniable d'Eschenbach est la luminosité et la beauté intrinsèque des cordes de l'Orchestre de Paris, bien plus suaves qu'à Milan. La direction d'Eschenbach est souple, schubertienne. Celle de Chailly est physique, radicale, scrutatrice. Si on envisage un Berio comme "serviteur de Schubert", c'est Eschenbach qui a raison. Si on imagine une confrontation Berio-Schubert, c'est Chailly. En tous cas Eschenbach est infiniment plus souple et plus facile d'accès, plus charmeur évidemment.

L'univers change du tout au tout dans Stanze, ultime partition de Berio (création posthume à Paris en janvier 2004), reposant sur les textes de cinq poètes: Paul Celan (en allemand), Giorgio Caproni (en italien), Edoardo Sanguineti (en italien), Alfred Brendel (en anglais) et Dan Pagis (en allemand). L'idée de traduire un poète français et un poète israélien en allemand n'est pas innocent. Comme le souligne Marco Uvietta: "La référence au thème de la Shoah constitue le cadre d'une méditation douloureuse, inévitable pour n'importe quelle réflexion sur l'existence de Dieu". On aurait aimé que de telles balises intellectuelles figurent dans la notice, singulièrement légère pour une parution de cette importance.

Stanze est une composition pour baryton, trois chœurs d'hommes et grand orchestre. Dans la disposition orchestrale, les cordes graves sont à gauche, les violons à droite. Le thème est celui de la mort, sous cinq visages. "Il s'agit de véritables chambres, avec des portes et des fenêtres, comme des espaces habitables d'un édifice. Chaque chambre est habitée par une poésie différente qui évoque une image ironique, souffrante ou détachée d'un autre et d'un ailleurs innommables", disait Berio quelques mois avant sa propre mort. Il précisait, dans un entretien à la Repubblica (décembre 2002): "L'idée de Dieu est présente en diverses situations, en des chambres mentales" qui communiquent.

Dans cette partition poignante les textes sont tantôt intelligibles, tantôt explosés (le 3e mouvement avec ses interventions orchestrales comme des lames de couteau), le sentiment tantôt résigné (Tenebrae de Celan: "Nous sommes près, Seigneur, près et saisissables"), tantôt ironique (Brendel, avec une grinçante parodie de la Tritsch-Tratsch Polka). Le tout culmine dans un testament hébété sur le texte de Pagis: "Avec des yeux immenses et lointains et le front brisé, aux bords des fosses les morts se réuniront. Lentement, au-delà de la ligne de la terreur ils viendront rang par rang, et stupéfaits, ils se tairont, les bouches grandes ouvertes: nul ne peut savoir qui est damné, qui est béni dans la poussière brûlée."

Dans cette dernière stance, l'expression de Berio parvient à rendre palpable la lancinante et inéluctable progression des condamnés. La violence est sourde et ravageuse, la chute des corps étant marquée par une ultime éruption avant le jugement dernier. L'œuvre finissant sur un dernier decrescendo évanoui, comme le bras de l'écrivain (ou du compositeur) qui tombe d'épuisement à la fin de son parcours. Insérer là, au disque, des applaudissements est un crime à l'intelligence et au goût, d'autant plus que dans la salle, à mon souvenir, ceux-ci ne venaient pas après deux secondes mais après presque une minute.

Quoi qu'il en soit, avec Stanze, Berio rejoint le Schoenberg du Survivant de Varsovie et le Britten du War Requiem dans la puissance expressive de la musique face aux pulsions destructrices et à la mort. Comme chez ses deux illustres devanciers la parabole est à la fois collective et individuelle et se traduit par un chef-d'œuvre.

--Christophe Huss

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