On est étonné de voir une Traviata tirant parti (du point de vue marketing s'entend) du physique de sa protagoniste principale et émanant d'un spectacle semble-t-il éminent, nous arriver en CD plutôt qu'en DVD.Voici donc la trace sonore de cette Traviata qui fit l'événement de Salzbourg 2005, puisque Anna Netrebko avait attiré cinq fois plus de candidats à une place que de billets disponibles. Tant mieux si le classique, à travers une ambassadrice de charme, peut attirer les regards. D'ailleurs, il n'y a pas tromperie sur la marchandise. Même non soutenue par l'élément visuel, la Traviata d'Anne Netrebko est nettement plus que décente. La chanteuse apparaît en réels progrès par rapport à ses CD de récitals, même si c'est Rollando Villazón, dans une prestation animale à la Domingo, qui, au final, lui ravit la vedette.
Deux éléments marquent cette Traviata: le crescendo et la temporalité. Le crescendo c'est une montrée en puissance de tous. L'orchestre, par exemple, n'est pas dans le bain lors de l'ouverture (unissons parfois médiocres, accents teutons), mais se rétablit très vite. Il en va de même pour tous les protagonistes: les ensembles se placent petit à petit, les uns et les autres (Netrebko comme Villazón) prennent un peu de temps pour s'ajuster par rapport à l'orchestre (sans être bancale, l'intonation se parfait au fur et à mesure de l'acte 1). Pour le reste, à part quelques flottements d'ensembles (cf. 2e scène de l'acte 2, plage 7 du 2e CD), la captation "live" ne pénalise pas le CD, sauf, dans le son, avec de nombreux bruits dans les graves, dus au déplacement des individus sur scène. Il y a aussi quelques surprises sonores lorsque tel ou tel choriste se retrouve trop près d'un micro (début du 2e CD).
L'aspect "crescendo" touche également Thomas Hampson: il est plus mauvais au début de son apparition que par la suite. Sans gâcher la fête, il reste difficile de se faire au style verdien de ce chanteur, qui en fait des tonnes en ar-ti-cu-lant, de peur que ses intentions ne soient pas assez limpides. Vocalement, il lui manque une dose de graves en maints endroits. Il est ainsi le maillon faible de la troupe, alors qu'on s'attendait que ce soit Rizzi, qui avait remplacé Marcello Viotti après le décès de celui-ci. Rizzi qui a, en effet, déjà enregistré Traviata avec Gruberova, une version anonyme et ennuyeuse, a singulièrement raffiné sa direction pour cet événement.
L'élément que Rizzi maîtrise mieux c'est la temporalité, second élément majeur, pour lequel la vidéo nous donnera sans doute la clé définitive. Les photos du spectacle incluses dans le livret de ce très bel objet, nous montre plusieurs fois un gigantesque cadran de pendule. De là à penser que le sujet du spectacle est la "course contre la mort" qu'on devine à la seule écoute, il n'y a qu'un pas. C'est en tous cas ce qu'on entend, avec une alternance de sections rapides (en gros le 2e acte) et de moments plus étales (1er et 3e acte). Rizzi semble ainsi reprendre quelques préceptes de la version de Carlos Kleiber, une très grande référence.
L'alternance du crescendo dans les performances individuelles et de cette tension temporelle fait la force du spectacle et de la version, portée par le chef, la fièvre exaltée de Villazón et la puissance expressive de Netrebko, qui, à force de soupirs et de gémissements, fait de La Traviata un ouvrage pré-vériste. Mais la voix est belle et l'émission se canalise au fur et à mesure que le 1er acte avance.
Dans les faits, on a beau chercher, mais on n'a pas vraiment entendu mieux depuis Kleiber, donc depuis les débuts du compact : je préfère cette Traviata à Scotto-Muti (Scotto captée trop tardivement à mon goût), Studer-Levine, Gruberova-Rizzi et Gheorghiu-Solti. C'est donc mieux que très bien, même si les quelques flottements et le Germont de Hampson empêchent très évidemment l'attribution d'une note suprême, réservée d'ailleurs à Cotrubas-Kleiber (DG) et Caballé-Prêtre (RCA), pour les versions stéréo et quelques versions Callas en mono.