L'histoire est bien connue: le paquebot de croisière italien "Achille Lauro", en escale à Alexandrie fut détourné par quatre combattants palestiniens du 7 au 9 octobre 1985. Cette prise d'otages hasardeuse et sans mobile très clair tourna court, laissant dans son sillage un mort, Leon Klinghoffer, Juif américain exécuté et jeté à la mer peu avant la reddition du commando. Ce fait divers, largement médiatisé à l'époque, servit de matière à John Adams pour construire son second opéra (après Nixon in China, de 1987), d'emblée très controversé, tant par le choix du sujet, tout aussi brûlant à l'époque qu'aujourd'hui, que s'agissant de l'appréciation musicale, très mitigée, au moins en France.Il est important de noter qu'Adams, parfaitement conscient du potentiel explosif de l'œuvre, avait d'emblée pris soin de la décontextualiser totalement, en la présentant sous la forme d'un oratorio, avec personnages allégoriques, chorégraphie et mise en scène très distanciées et stylisées, sur un modèle dramaturgique emprunté au Bach des Passions (le capitaine du navire jouant le rôle du récitant entouré de solistes et de turbae à l'ancienne) ou à la tragédie grecque. Le splendide livret d'Alice Goodman, ouvertement métaphysique, allait dans le même sens, ménageant une temporalité fluctuante, oscillant constamment entre l'urgence des faits et la profondeur intemporelle de la réflexion.
De nos jours, et dans un contexte encore plus radical (les répétitions du film débutèrent aux alentours du 11 septembre 2001...), il était particulièrement osé de tenter une transposition cinématographique d'une œuvre abondamment rodée à la scène. La réalisatrice britannique Penny Woolcock, activement soutenue par le compositeur, a opté pour le parti le plus risqué, celui d'un réalisme total, en contre-pied total de toutes les représentations antérieures de l'œuvre. Les événements sont filmés tels quels, les ellipses de l'opéra sont soigneusement comblées, les psychologies enrichies, "incarnées" si l'on ose dire dans un quotidien "réaliste": la réalisatrice montre, en scène très explicites, les préparatifs de l'opération commando, l'environnement des Palestiniens qui se voient filmés dans leur cadre communautaire et familial, tout comme elle reconstruit le passé des otages, individualisant, incarnant, ancrant dans un réel plausible chaque personnage. Cet habillage contextuel rend d'autant plus émouvante pour le spectateur la suite des événements vécus ici par des êtres de chair et de sang, dotés d'un passé, d'un avenir et d'une identité propre que l'opéra laissait soigneusement vagues.
Bien évidemment, ce travail didactique demeure d'une prudence extrême dans l'équilibre des deux visions en présence (les terroristes/les otages; les Palestiniens/les Juifs) et dans la préservation du "politiquement correct", renvoyant avec un certain courage chacun à ses contradictions au terme d'un jeu qui se solde par un match nul, bilan inévitable d'un conflit où chacun se fait l'instrument d'une réalité à la fois vécue dans ce qu'elle a de plus intimement blessant (la spoliation des Palestiniens, la malédiction juive, l'exil des deux populations), et d'une transcendance (à l'origine, la rivalité entre les fils d'Abraham, rappelée dans une fausse bande d'actualités insérée) qui les traverse en les dépassant. Le schématisme qui pourrait résulter de ce systématique souci de "neutralité", qui prête parfois à sourire, se voit largement compensé par l'humanisme de la vision, qui, loin de renvoyer dos à dos les protagonistes, les unit dans le partage de la souffrance.
Tel quel, le film, pour simpliste qu'il soit, apparaît saisissant: montage choc, ménageant un rythme cinématographique au sein d'une structure musicale resserrée (20' de coupures environ, dont personne ne songera à se plaindre) qui préserve toutefois le décalage très fécond entre l'onirisme de la musique d'Adams (au sommet de son inspiration dans cette œuvre, probablement sa meilleure) et le réalisme du traitement visuel, sobre, mais lapidaire. Certes, on peut légitimement poser des réserves:cette croisière et ses personnages ont l'air de provenir tout droit d'un soap opera américain (cf. Marilyn Klinghoffer crachant à la figure de Molqi, assassin de son mari dans le plan d'ouverture; ralenti complaisant sur la chute de Klinghoffer et de son fauteuil roulant au fond de la mer). Néanmoins, la sincérité, la simplicité, l'absolue clarté du message (même réducteur) délivré, l'efficacité dramatique de la réalisation (culminant dans un acte III d'anthologie), la sensibilité de Penny Woolcock, une direction d'acteurs magistrale, un montage virtuose, des images soignées et parfois superbes, et, par-dessus tout, l'intensité du travail d'équipe ainsi obtenu balaient aisément toute réserve à la vision: c'est une déflagration que reçoit le spectateur en pleine face, une de ces coups de poing dont on ne se relève pas indemne.
Si tous les morceaux de bravoure sont assumés en tant que tels, c'est aussi dans les détails que l'on appréciera le plus la finesse de la réalisatrice. Ainsi, deux épisodes de "détente" traités par Adams sur le mode parodique (le récit de la grand-mère autrichienne, écrit en Sprechgesang ironique, ou celui de la danseuse anglaise, exquise parodie de comédie musicale) deviennent, par la magie du traitement visuel et la perfection du jeu, des moments d'anthologie. On en dira autant de toutes les intervention solistes, extraordinaires: Maltman, jeune, dont l'humanisme "diplomatique" se craquèle peu à peu et se mue en vraie empathie pour les quatre désespérés, ceux-ci, exemplaires, idéalement typés, dont chaque monologue exsude une émotion poignante, tant dans la poésie que dans la rage; le couple Klinghoffer, surtout, sobre, digne, sans sentimentalité, avec deux monologues de Marilyn (et sa confrontation avec Maltman dans la scène finale) simplement sublimes dans leur glissement de la douceur résignée à l'intime violence de la catharsis (en creux) finale.
Côté bande son, et notamment à l'orchestre, on ne peut qu'être stupéfait, en regard de l'enregistrement audio de Nagano (Nonesuch), très "light", par le poids, la densité et la profondeur avec lesquels Adams creuse les pupitres d'un LSO en splendeur, imprimant à l'ensemble une tension exaltée et puissante. Sur le plan technique, on déplorera simplement un niveau de gravure un peu faible et l'insertion de nombreux bruits d'ambiance parasites (dont des flashes de photographes assez agaçants) qui peuvent heurter. En revanche, le traitement du son réel, périlleux, est ici bien mieux maîtrisé que dans le récent Owen Wingrave. Visuellement, l'ensemble est excellent (en 16/9) et complété par 47' de making of du plus haut intérêt mais non sous-titré en français.
En définitive, et quoi que l'on pense de l'ambiguité d'un tel spectacle qui tend à donner de l'insupportable une vision acceptable pour tous, on ne peut que louer la force et le courage de l'ensemble, négliger les critiques de détail et considérer ce film, éclair dans le ciel serein des DVD d'opéra, comme la meilleure introduction possible à l'un des chefs d'œuvre d'un théâtre musical contemporain totalement sorti du musée. Ce n'est pas peu.