On pouvait craindre le pire après l'édition du coffret "Original Jacket" consacré à Itzhak Perlman, mélangeant ses premiers disques (parus chez RCA) et des opus gravés pour Columbia ou Sony – oeuvres mineures ou produits crossover (cf. "Cinema Serenade" avec John Williams). Le besoin de remplissage était tel qu'on trouvait même un disque (le 60e anniversaire de Stern), dont Perlman était un élément tout à fait annexe. La question de fond était évidente: en quoi était-il important pour Sony-BMG d'honorer un "artiste EMI", avant ses propres artistes? C'est un peu comme si EMI faisait un coffret Ormandy (le label anglais a récupéré le chef hongrois sur le tard et lui a confié ses premiers enregistrements numériques).Ormandy est chez "Sony-BMG" en trois phases: une période mono Columbia (très peu connue et à explorer absolument un jour), une période (de gloire) Columbia stéréo et une période stéréo RCA dans les années 70. Seul RCA Japon a exploité les ressources de ce derniers legs (avant les ultimes disques parus chez EMI), qui comprend une intégrale des symphonies de Tchaïkovski, du Mahler (2e), du Bruckner (7e), des symphonies de Dvořák et Chostakovitch et même du Penderecki (!), disques quasiment inconnus en Europe.
Le coffret Original Jackets qui nous arrive est un coffret purement Columbia Stéréo (100% "Sony", donc), d'enregistrements glorieux des débuts de la stéréo. On n'y compte même pas les gravures des années 59 à 61, toutes fort connues car elles ont constitué (avec les disques de Walter, Szell et du jeune Bernstein) le socle du premier catalogue microsillon stéréo de Columbia.
Il y a très peu de raretés dans cette boîte. On citera cependant le double album Bach dont le visuel, pour les fétichistes du disque, vaut presque l'achat du coffret. On y voit Ormandy déguisé en Bach bougon, une plume à la main, s'appuyant de l'autre sur un clavecin et entouré de 13 enfants en collant blanc (qui, en passant, ont tous plus ou moins le même âge)! Ce double album est le pendant "autres transcriptions" des Bach symphonisés de Stokowski, avec, notamment, la propre mouture Ormandy des Toccatas et Fugues BWV 564 et 565. Le second CD (rarissime) s'articule autour de symphonies de fils de Bach. On ne peut pas être davantage "hors style", mais on ne peut faire plus "grand Bach des années 50 et 60". C'est à la musique ce que les films du tandem Gilles Grangier-Jean Gagin sont au cinéma: du passé, définitivement passé, qu'on regarde en ayant du bon temps sans oser avouer aux autres qu'on aime ça. Dans cette catégorie se range aussi le CD des "Romantic Philadelphia Strings", pendant classique, "high class" des torrents de cordes déversés par le "popeux" Mantovani. On trouve au passage, en fin de disque, une très grande version, plutôt fluide, de la Tallis Fantasia de Vaughan Williams.
Le reste est plus connu et oscille entre le daté (la 5e de Tchaïkovski, avec des portamentos partout - personnellement je ne supporte pas), le bon (Respighi; mais la Trilogie - avec des Pins aux percussions noyées - est le moins intéressant du Respighi gravé par Ormandy), l'excellent (2e Symphonie de Rachmaninov, avec coupures mais un son glorieux, ou le Concerto pour orchestre et la suite du Mandarin de Bartok) et le référentiel.
AU chapitre du référentiel, il y a les Tableaux d'une exposition (ma version de l'île déserte, avec Ancerl) et le Concerto pour violoncelle n° 1 de Chostakovitch avec Rostropovitch. Les Tableaux sont couplés, comme lors de leur première édition japonaise, avec Shéhérazade de Rimski et le Concerto pour violoncelle avec la 1re Symphonie de Chostakotvitch.
Je regrette, même si Ormandy était connu comme un grand accompagnateur, qu'un disque ait été gaspillé à inclure les Concertos de Tchaïkovski et Mendelssohn avec Isaac Stern. Stern n'étant plus de ce monde (paix à son âme…), plus personne n'a besoin de lui tirer la référence pour s'accorder ses bonnes grâces. Mais peut-être y en a-t-il pour croire encore que, dans les années 60 à 90, la qualité de son jeu équivalait à sa redoutable influence dans le milieu musical?