Cas de conscience: faut-il toujours respecter la volonté des artistes? Que doit-on et peut-on donner au mélomane avide d'inédits?Le discophile à l'affût d'inouï n'a-t-il pas tout de suite pensé à la mort de Carlos Kleiber que, peut-être, il pourrait ainsi entendre un jour en CD ce Heldenleben de Strauss bloqué chez Sony juste avant sa sortie en septembre 1993, ou la 4e de Beethoven à Amsterdam, que le taciturne chef avait réservée au Laserdisc? Car la dépréciation constante que Carlos Kleiber appliquait à son art nous a sans doute privés d'enregistrements majeurs, dont lui seul percevait les failles. A contrario, maintes éditions consacrées à Celibidache ont prouvé par l'exemple que le chef roumain avait bien raison de ne pas considérer son art comme phonogénique: la magie sacerdotale de sa direction fonctionnant plutôt de visu et in situ, au concert.
Rudolf Serkin a, lui, beaucoup enregistré, beaucoup laissé paraître, même des concerts très critiquables sur le plan pianistique (les trois dernières sonates de Beethoven chez DG). Il a très peu enregistré Chopin et ces Préludes, gravés en studio en 1976, n'ont jamais été publiés. Si l'on considère que d'autres documents ultérieurs, bien plus évidemment faillibles, l'ont été, la position de Serkin vis à vis de cet enregistrement-ci n'est globalement pas défendable. Et c'est très logiquement, et sans aucune trahison de l'héritage du grand pianiste, que Peter Serkin, son fils, a accepté la publication de ces Préludes, publication que l'on doit au travail d'Eric Guillemaud, de Sony France et à sa collaboration avec Yoshiko Takamiya de Sony Japon. On peut être heureux et fier de voir un tel tandem relever par-delà les océans le niveau artistique de la multinationale du disque, dont les nouveautés classiques 2003/04, pilotées depuis New York et marquées par un goût prononcé pour le "crossover" bancal (Alvarez-Licitra, Yo Yo Ma-Vivaldi, Joshua Bell, Lara St.John), ne laissent rien augurer de bon.
Chopin-Serkin, donc. Cet appariement inhabituel est-il à l'origine de la révélation d'un trésor caché? Oui et non. Pourquoi Serkin avait-il barré cet enregistrement (tout de même pas pour le minuscule accroc du 17e Prélude quand même...)? Peut-être parce qu'il appréhendait la manière dont passerait auprès du public "serkinien" ce répertoire inusité chez un chantre du répertoire germanique, ou parce qu'il ne savait comment le public "chopinien" recevrait cette interprétation intransigeante à une époque dominée par la double tendance de la licence interprétative (Chopin chez Columbia c'était le legs de Brailowski!) et de la flamboyance (Argerich institutionnalisée comme modèle de goût en la matière)?
Sur ce plan Serkin a eu raison: son Chopin, hors du temps, hors des modes, ne cherche jamais à séduire ou à s'abandonner, et "l'abandon" s'inscrit dans des formes très contraintes (13e Prélude). La force de son interprétation se nourrit d'un credo absolu évident: "tout faire entendre" (écoutez les 18e et 19e Préludes). Trois préludes justifient, ainsi, à eux seuls, l'achat de ce disque pour tout mélomane intéressé par l'Opus 28: le 9e, le 14e (chef-d'œuvre interprétatif de l'ensemble) et le 20e. Dans les préludes construits en gradation (15e) Serkin ne cède rien, relève les niveaux sonores d'un cran et fuit les effets. C'est sidérant de rigueur et d'intransigeance.
Ces Préludes hors du commun, ne peuvent être recommandés en premier choix , car Perlemuter et Moravec dans leurs divers enregistrements (éviter tout de même Perlemuter-Nimbus à cause de la prise de son) parlent davantage à tout un chacun. Par contre, en version de complément, Serkin est plus "nourrissant" que bien d'autres pianistes. Il est dommage que le son ne suive pas totalement: le piano, pas génialement réglé, est capté de manière assez dure, contrairement à la respiration du pianiste, qu'on perçoit en maints endroits. Le Mendelssohn (même date même son) en complément ne souffre, lui, d'aucune contestation artistique: c'est immense!