Ce disque contient un enregistrement peu connu (s'il a été réédité précédemment en CD il m'avait échappé): les 6 Moments musicaux de Schubert par Serkin, captés en décembre 1952. Il contient aussi un enregistrement "connu": le Concerto de Schumann dans la version stéréo de 1964 avec Ormandy. Serkin et Ormandy ont semble-t-il gravé trois fois le Concerto de Schumann: en 1946, enregistrement que je n'ai jamais vu ni entendu, en 1956, une version rééditée il y a quelques années dans un coffret de concertos, et en 1964. Cette dernière captation en stéréo a été diversement disponible, par exemple en "Essential Classics". Mais y a-t-on vraiment prêté attention?J'avoue franchement, pour ma part, être passé à côté, du moins n'avoir jamais perçu qu'on n'avait pas besoin de chercher midi à quatorze heures ou d'éditer 47825 versions différentes de Martha Argerich pour trouver un Concerto de Schumann à graver dans le marbre. Que le métier de critique musical est beau quand on peut avoir un coup de foudre, à la faveur d'une réédition, pour un enregistrement de 1964, que l'on "croit connaître" et qui est placé quelque part dans la mémoire parmi les "très bons", mais dont on n'avait pas perçu auparavant le génie pur.
Serkin et Ormandy en 1964 ont trouvé les clés de ce concerto si délicat: les tempos, les accents, le juste équilibre entre romantisme sensible et mordant. Il en va ici comme dans les Préludes de Chopin: avec intransigeance et flair, Serkin va droit au but, ne surcharge rien et clarifie tout.
La prise de son est une merveille de précision, même si elle est un peu trop centrée sur le piano. Curieusement le Konzertstück enregistré lors des mêmes sessions est nettement plus dur dans ses sonorités orchestrales (incompréhensible...) Là aussi la simplicité et la franchise disent tout, loin des discours alambiqués de certains.
Arrive Schubert: une vision beaucoup plus drue que ce qu'on entend aujourd'hui, mais dans la droite ligne des grands Schnabel et Fischer (écoutez leurs Sonates et Impromptus respectifs). Dans cette "tradition", Schubert n'est pas l'introspectif qui médite sur la mort inéluctable. Et pourtant il n'en n'est pas moins éloquent et même plus noir: car cette approche densifiée et beethovenienne est construite autour d'élans et de précipices. Le 2e Moment musical encore plus étreignant que partout ailleurs.
Cette immense interprétation est servie par une monophonie d'une vraie beauté. Les limites techniques de ce disque sont donc très négligeables (en fait seul le Konzertstück ne répond pas à un optimum technique de son époque) par rapport aux joyaux musicaux qu'il renferme.