La reconnaissance de l'importance de cette parution dans les cadre des "Classical Internet Awards" 2004, nous amène logiquement à documenter sur le site certains disques parus avant notre création, disques dont nous avions déjà souligné, en d'autres temps et sous d'autres cieux, l'extrême valeur.L'édition de Polyphème de Jean Cras est un acte éditorial particulièrement téméraire: enregistrer un opéra en studio devient quasiment suicidaire. Alors, imaginez un opéra inconnu d'un compositeur quasi inconnu! Chapeau bas donc à Timpani.
Mais rien ne serait pire qu'une critique, une note ou une distinction qui salue uniquement le courage d'une entreprise téméraire. Si Polyphème est un événement c'est pour la beauté de l'œuvre de Jean Cras et pour la qualité de la distribution réunie par Timpani. Point.
Le drame posthume du poète symboliste Albert Samain (1858-1900) mêle deux versions du mythe du cyclope Polyphème: celle de Théocrite, selon laquelle Polyphème se retire au bord de la mer en chantant des complaintes d'amour, et celle, très largement diffusée, de Lucien (cf. les ouvrages de Lully et Haendel) qui montre Polyphème jaloux des amours d'Acis et Galatée. Comme a pu le souligner Jacques Bonnaure: "Cras a pu être séduit par le sens philosophique du drame: il ne s'agit plus seulement d'un vieillard ridicule jaloux du jeune amant de la jolie nymphe qu'il convoitait, mais une méditation amère sur l'âge et l'amour. Ici, Polyphème est un sage humaniste triomphant de sa concupiscence, d'une richesse intérieure que Galatée, qui se comporte du début à la fin comme une petite cruche, n'a pas imaginée. En outre, le rude géant reflète les forces de la nature méditerranéenne qui l'entoure."
Polyphème de Jean Cras a été créé en 1922. Ce n'est pas un opéra d'action, mais un drame lyrique littéraire, simplement moins dramatique que Pelléas et Mélisande. Là aussi, l'analyse de Jacques Bonnaure est judicieuse: "Si Polyphème manque de théâtralité, défaut qu'il partage avec bien des œuvres lyriques françaises pourvues de nobles ambitions esthétiques et philosophiques (Fervaal, Le Roi Arthus, Ariane et Barbe-Bleue, Pénélope, Guercoeur...), il abonde en pages musicales de grande qualité. Le texte est traité en un arioso permanent, plus varié, plus cantabile que le récitatif debussyste." Le rapprochement est fait et, vraiment, tous les admirateurs de Pelléas et Mélisande devraient écouter Polyphème de Jean Cras, et pas seulement pour l'admirable et éloquent traitement orchestral.
La distribution est excellente, avec Armand Arapian solide et noble, Sophie Marin-Degor, claire et intelligible, et Yann Beuron, lumineux. Excellente conception orchestrale de Bramwell Tovey, qui mène parfaitement les longues respirations à leur aboutissement. Le son est excellent, même si les voix auraient mérité un coup de pouce supplémentaire.
C'est vraiment une parution importante pour la connaissance (et la reconnaissance internationale) d'un certain art lyrique français.
--Christophe Huss, d'après Jacques Bonnaure