Evidemment la publication d'un album de 4 CD censé refléter le centenaire d'un orchestre est délicate. Comment brosser un portrait qui soit à la fois le reflet de ces cent ans et intéressant pour les discophiles, tout en rendant justice aux personnalités qui ont mené les destinées de l'orchestre? Il y a donc des incontournables, les chefs qui ont été directeurs artistiques ou musicaux du LSO, et une voie intéressante, les concerts.Avec le LSO le sujet se corse, puisque l'orchestre est son propre éditeur et comme il se valorise lui-même à prix économique dans ses parutions, j'imagine que cela risque de freiner l'acheteur quand on lui demande de doubler, voire tripler, la mise. Mais, là, c'est Andante qui prend le risque et ça le regarde. Par contre, il me semble que l'éditeur a raté une grosse opportunité. Quand on retourne l'album pour voir ce qu'il y a dedans, on lit par exemple Dvorak: Symphonie n° 6 par Kertesz, Debussy: Jeux par Tilson Thomas; Opus 6 de Berg par Abbado, Symphonie n°5 de Tchaïkovski par Solti, bref des choses que le discophile a vaguement l'impression d'avoir (même si la 5e de Tchaïkovski de Solti chez Decca est avec Chicago, la confusion est possible).
Le "This 4 CD set features studio and live performances" n'est pas assez incitatif: combien de "live performances" y a-t-il? On l'apprend en achetant et en ouvrant: et la surprise est bonne, car les concerts couvrent la quasi totalité des CD 2, 3 et 4, en l'occurrence un concert de Kertesz en 1966 à Londres, avec l'Inachevée et la 6e de Dvorak; un concert de Solti à Salzbourg, avec Petrouchka et la 5e de Tchaïkovski; Cokaigne d'Elgar par Previn à Salzbourg en 1975, Jeux par MTT en 1997 au Barbican, 24 minutes du Benvenuto Cellini de Davis en 1999. A cela s'ajoute une rareté: la 6e de Schubert par Krips enregistrement Decca de 1948, non repris dans le coffret Krips d'Original Masters. Le Roméo et Juliette de Monteux est celui de Vanguard et le Berg d'Abbado celui (exceptionnel) de DG.
Le premier CD débute avec Oberon par Nikisch, maintes fois rééditées qui assure une présence documentaire et un ancrage chronologique (1914). Le Roi Lear par Harty en 1935 confirme que l'Angleterre comptait avant Colin Davis un berliozien enflammé. Le Coriolan par Walter (1938) n'a aucun intérêt, hélas. La 6e de Schubert de Krips, mi-figue mi-raisin, jouant sur une bonhomie de ton et des contrastes de tempos assez flexibles, étonne et finit par convaincre. Ce n'est pas une grande version, mais il était légitime de la retenir ici. Le Roméo de Monteux en 1963 est connu pour sa clarté, mais on s'étonne qu'il n'y avait rien de plus original à piocher.
Le concert de Kertesz confirme la perte que représente le décès prématuré de ce chef: ses interprétations misent sur le flux. L'Inachevé est presque "kleiberienne", en tous cas pleine d'une électricité que ne relaie pas tout à fait une prise de son manquant de dynamique. La 6e de Dvorak marque par son 1er mouvement hâtif. Un esprit rationnel vous dirait que ces deux œuvres sont documentées dans un son Decca idéal dans deux intégrale majeures de Kertesz, Schubert avec Vienne, Dvorak à Londres, et qu'il n'y a pas ici de substantiel apport interprétatif compensant la moins-value sonore. Même si j'ai aimé ce CD, je dois dire que les esprits rationnels ont parfois raison (l'équilibre polyphonique du Dvorak officiel est bien plus abouti).
Le 3e CD est consacré entièrement à Solti (les CD 2 et 3, occupés par seulement deux chefs, induisent de fait un "déséquilibre documentaire" assez illégitime en faveur de Kertesz et Solti). Le Petrouchka est loin d'être exceptionnel, mais la 5e de Tchaïkovski nous montre un Solti moins raide qu'à l'habitude, parfois même exaltant. Mon exemplaire comportait un défaut de pressage dans le Finale de cette 5e (vérifiez en premier lieu ce mouvement si vous achetez l'album), mais les 85% que j'ai entendus de ce Finale, notamment la coda, me laissent très satisfaits. Le 4e CD est artistiquement imparable: tant Berg, qu'Elgar, Berlioz ou Debussy sont brillants, sur le plan de l'interprétation comme de la réalisation ou de la représentativité de l'art des chefs en question.
Du pour et du contre, donc: à vous de trancher.