"Between Friends": après Verdi, l'opéra français et les arie antiche, Ramon Vargas a choisi l'amitié pour fil conducteur de son nouveau récital chez RCA. L'idée en vaut une autre et elle permet au ténor mexicain de brosser un intéressant panorama de sa carrière, des rôles belcantistes de ses débuts (Almaviva dans Il barbiere di Siviglia et Paolo Erisso dans Maometto II, Nemorino dans L'elisir d'amore) aux emplois verdiens qu'il aborde petit à petit (Don Carlos, Don Alvaro dans La forza del destino), en passant par Nadir des Pêcheurs de perles et Rodolfo de La Bohème.Nous aimons bien Ramon Vargas. A un timbre toujours séduisant et une prononciation excellente (en français comme en italien), il ajoute une force de conviction qui réussit à nous faire croire à son portrait de Don Carlos alors que le rôle le pousse de toute évidence dans ses limites extrêmes, surtout dans l'aigu (on songe parfois à José Carreras au même stade de carrière). Rossini, de manière surprenante, reste son affaire: si la souplesse dans l'émission n'est plus tout à fait au rendez-vous, son Paolo Erisso supporte la comparaison avec son remarquable témoignage sur le vif au Festival de Pesaro en 1993 (Fonit Cetra). Vargas sait ce que le terme "bel canto" veut dire et sa manière d'inscrire Don Alvaro dans la filiation des ténors donizettiens retient l'attention. Il n'est pas sûr que le procédé fonctionne sur l'ensemble du rôle mais le duo "Solenne in quest'ora" y gagne une fluidité et un lyrisme particulièrement bienvenus.
Duo, avons-nous dit. Eh oui, Ramon Vargas n'est pas seul sur ce disque: pour être "amis", il faut être au moins deux, d'où un programme exclusivement composé de duos (sept en tout) et d'un trio. Le ténor mexicain va même plus loin: il convoque rien moins que deux sopranos, une mezzo et quatre barytons différents ! Et, comble de malchance, ne réussit pas à en trouver un seul digne de figurer à ses côtés!
Vesselina Kasarova, par exemple, est une artiste plus qu'estimable mais elle n'a jamais été crédible en contralto rossinien. Après avoir tenté de nous faire croire le contraire pendant les quarante-cinq premières secondes du poignant trio de Maometto II, "In questi estremi istanti", à grand renfort de sonorités dans le bas des joues, elle sombre corps et biens (la tessiture, c'est vrai, est l'une des plus graves jamais imaginées par Rossini), rejointe dans les abysses par la soprano, une certaine Barbara Lavarian, dont la présence dans une production internationale de ce calibre demeure inexplicable.
Miriam Gauci était, il y a une dizaine d'années, une véritable promesse dans l'univers des sopranos lyriques. Trop de Manon Lescaut, Butterfly et Elisabeth de Valois ont fini par compromettre la stabilité de l'émission. Dans la scène finale de Don Carlos, le timbre procure encore quelques frissons mais la voix bouge dangereusement sur toute l'étendue du registre, la diction a perdu toute clarté et la justesse est plus qu'incertaine dans la nuance piano.
Côté barytons, c'est encore Manuel Lanza qui s'en sort le mieux, mais son Figaro sonne ordinaire. Leo Nucci n'est plus que l'ombre de lui-même et les trois bouts de voix qu'il parvient à mobiliser ne font même pas un Dulcamara. Dans le désert actuel des barytons belcantistes et verdiens, Roberto Frontali rend d'honnêtes services à la scène. Il n'a pas sa place au disque, faute de vraies qualités de timbre et d'investissement dramatique (Carlo de La forza del destino ressemble furieusement à Marcello de La Bohème !). Quant à Vassily Gerello, il est tout bonnement inexistant : voix banale et mal dégrossie, italien et français négligés, aucune affinité avec les deux beaux personnages qui lui sont confiés (Zurga des Pêcheurs de perles et Posa dans Don Carlos).
Dans ces conditions, le ténor vedette n'a aucun mal à survoler les débats (avec un réel panache, répétons-le), d'autant que la prise de son le met systématiquement en avant par rapport à ses partenaires. Dommage qu'elle ne relègue pas au dernier plan, par la même occasion, la direction superficielle et bruyante de Vjekoslav Sutej !