La cadence de parution des firmes spécialisées dans les captations d'opéra sur le vif ne se ralentit pas et il devient difficile de faire le tri dans l'océan des livraisons Myto, Gala, Ponto, Opera d'Oro, Golden Melodram... Quelques témoignages s'imposent pourtant avec évidence à la seule lecture de la distribution, telle l'Aida captée le 22 mars 1982 au Deutsche Oper de Berlin, publiée pour la première fois au disque sous étiquette Ponto.Ce double CD immortalise avant tout l'incarnation de Julia Varady, l'une des cantatrices les plus injustement négligées par les firmes officielles dans les trente dernières années. Si on lui confia quelques grands rôles de Mozart, Wagner et Strauss, la soprano d'origine roumaine n'eut en effet jamais l'opportunité de graver en studio un opéra de Verdi, compositeur qu'elle servait pourtant avec assiduité de Vienne à Berlin en passant par Hambourg et Munich.
Son Aida berlinoise est tout simplement exceptionnelle, digne de figurer dans les tout premiers rangs d'une discographie pourtant relevée. Le départ est certes un peu hésitant: "Ritorna vincitor" trahit quelques graves excessivement poitrinés et véhéments, quelques piani insuffisamment contrôlés et une emphase un peu trop démonstrative dans le phrasé. Mais l'artiste monte rapidement en puissance et, à partir de la scène du triomphe, déploie un art du chant littéralement époustouflant. Variant à l'infini l'intensité des notes et des accents, Varady soutient sans effort les longues phrases verdiennes, en s'appuyant sur un médium rond et riche et sur un aigu d'un rayonnement irrésistible. L'émotion affleure à chaque instant, jusqu'à une scène finale comme suspendue hors du temps, d'une beauté envoûtante.
Daniel Barenboim est pour Varady un partenaire idéal. Sur un terrain où on ne l'attendait pas forcément, le chef surprend par la sensibilité de sa baguette. Sa lecture toute de lyrisme et de transparence manque certes un peu d'instinct théâtral dans la scène du triomphe mais elle a l'immense mérite de se mettre constamment au service des chanteurs.
Encore à ses débuts dans un rôle qu'il l'avait abordé quelques mois plus tôt à San Francisco, Luciano Pavarotti est un Radamès éclatant mais impavide, incapable de faire sentir la fêlure derrière l'armure dorée du général égyptien, sauf dans la scène finale où, se hissant au niveau de Varady, il délivre une fascinante démonstration de demi-teintes et de nuances. L'intégrale de studio gravée pour Decca en 1986 ne fera que confirmer le manque d'affinités du ténor italien avec un rôle qui lui échappe, par-delà l'incontestable splendeur de son chant.
Stefania Tockzyska ne possède sans doute pas le timbre le plus captivant de la discographie d'Aida. Elle n'en campe pas moins une Amneris de fière allure, avec une clarté et une facilité dans l'émission qui préservent l'indispensable jeunesse d'un personnage que ses consœurs ont généralement tendance à transformer en matrone! Matti Salminen, en revanche, trahit son manque de familiarité avec le répertoire italien. Vocalement impressionnant, il ne parvient jamais à plier son émission typiquement germanique au legato verdien, surtout dans l'aigu, systématiquement poussé, quand il n'est pas hurlé.
Quant à Dietrich Fischer-Dieskau, nous l'admirons trop pour entrer dans le détail de l'une des incarnations les plus catastrophiques de son immense discographie. Son autorité naturelle ne fait illusion que le temps de quelques phrases. Ensuite, la voix se met à bouger, le souffle devient court, et l'interprète en est réduit à parler ou à aboyer, avec des effets d'un expressionnisme outrancier.
Miracle de ce disque : Fischer-Dieskau a beau détonner et Salminen beugler, l'impression d'ensemble n'en demeure pas moins extrêmement positive. Pas un 10 bien sûr, mais très certainement l'une des plus belles versions d'Aida jamais diffusées.