Pour le 3e volet de son Ring "éclaté", l'Opéra de Stuttgart a choisi le tandem Jossi Wieler & Sergio Morabito, équipe encore jeune, à la carrière essentiellement locale, et qui sous couvert d'originalité iconoclaste n'a en fait rien produit de bien exaltant jusqu'ici. Ce Siegfried faussement provocant ne fait pas exception, avec ses multiples "trouvailles" qui masquent mal un consternant vide d'inspiration.On verra ainsi Mime éplucher une jolie quantité de pommes de terre (en ne perdant jamais durablement de vue la battue du chef, belle performance!), Brünnhilde à peine réveillée se refaire une beauté de pied en cap (rouge à lèvres, nuage de laque, et même un vigoureux brossage de dents), Alberich griller cigarette sur cigarette devant l'antre de Fafner, le Wanderer et Mime jouer longuement à un dangereux jeu de roulette russe avec un petit revolver qui passe de main en main... invraisemblable pullulation d'accessoires, à la fois encombrants et futiles, qui agacerait moins si personnages et situations se trouvaient par ailleurs pertinemment analysés et fouillés.
Mais de ce côté-là, c'est le désert. Le portrait de chaque nouveau venu est rapidement brossé, avec ses petites manies gestuelles, son costume (en général hideux et aussi dévalorisant que possible) et, bien-sûr, les quelques objets caractéristiques qu'on lui attribue -et puis tout est dit. Mime est un célibataire endurci qui tente sans trop y croire de jouer les pères au foyer, le Wanderer cultive un look trompeur de routard en jeans, blouson de cuir et casquette, trop propre sur lui pour être honnête, Erda, vêtue de rose (robe du soir? chemise de nuit?), veille aux destinées d'une pouponnière déserte et décrépite. Quant à Siegfried, il a manifestement le Q.I. limité d'un préadolescent boulimique et obèse, en baskets et T-shirt, qui se tient mal à table et noie son assiette sous des flots de ketchup.
Difficile de s'accommoder d'un spectacle où ce sont invariablement ces objets et looks, même originaux ou décalés, qui finissent par phagocyter l'attention, au détriment d'une véritable direction d'acteurs évolutive (à la notable d'exception du duo Wotan-Erda, étrange corps à corps en forme de pas de deux, onirique, savamment réglé). Difficile d'être plus efficace quand il faut s'encombrer des physiques de Jon Cedric West et Lisa Gasteen, Siegfried et Brünnhilde au visage peu expressif, à la démarche oscillante et aux très nombreux kilos en trop. Peut-être. En revanche rien n'excuse la pauvreté d'imagination du second acte : grillages électrifiés, quelques pylônes militaires -rien à voir... Lamentable aussi l'écrasement du tableau final au décollage : le décor fait sursauter (il reproduit trait pour trait l'énigmatique chambre à coucher blanche dans laquelle se termine le voyage planétaire de 2001, Odyssée de l'espace de Stanley Kubrick), mais une fois cet effet de surprise émoussé il ne se passe plus rien, si ce n'est des enfantillages, au ras du couvre-lit.
Amateurisme d'autant plus navrant qu'à l'exception d'un Wanderer routinier, usé par de longues années de représentations de répertoire, l'affiche est exceptionnelle. Même si la musicalité de son Siegfried reste fruste, John Cedric West arrive au duo final dans une forme présentable, endurance rarissime aujourd'hui dans ce rôle épuisant. Brünnhilde (au chant d'une agréable luminosité, soigné, presque policé), Erda, Alberich, Fafner et l'Oiseau de la Forêt sont tous excellents. Et si le timbre de Mime est trop banal pour un personnage aussi anguleux, l'honnêteté de son chant est toujours irréprochable. Même l'orchestre de Lothar Zagrosek sonne plus détaillé et dynamique que lors des journées précédentes. Excellente qualité d'image aussi, y compris dans les passages les moins bien éclairés, et même lors d'édifiants plans larges sur la salle : on y applaudit mollement, d'un air un peu absent, devant ce qui évoque surtout un beau gâchis.